L’enfant s’adapte aux masques ?

L’enfant s’adapte aux masques ?

Une prise de position de la psychologue Sonia Delahaigue sur l'impact du masque pour les enfants.

Je réponds à mes collègues psychologues qui pensent cela et qui publient des articles là-dessus. Alors qu’en tant que psychologues vous n’êtes pas sensés ignorer que : l’adaptation chez l’enfant de manière générale et à tout propos est une illusion :

depuis toujours les enfants donnent l’illusion de s’adapter à ce qu’on leur impose et de répondre parfaitement aux attentes de leur environnement. L’enfant en effet a appris à « obéir », c’est à dire à ne plus exprimer (verbalement du moins) ses propres besoins, ses chagrins, ses souffrances, de manière à répondre parfaitement aux attentes des adultes. L’adulte en effet se sent bien souvent gratifié dans son métier de parent lorsqu’on lui renvoie que son enfant est « obéissant ».

Pour prendre l’exemple du masque, de nombreux parents semblent assez satisfaits de leur progéniture qui, comme ils le clament, « supporte très bien » le masque, « s’adapte très bien à la situation ».

Mais que se cache-t-il derrière un enfant obéissant ? Un enfant qui « s’adapte » ? Et pour combien de temps ?

Notre travail de psychologue consiste à recevoir la plainte des parents sur telle manifestation de l’enfant ou tel comportement et de faire du lien entre le symptôme et le contexte qui serait responsable du déclenchement de celui-ci afin de comprendre les besoins de l’enfant et d’aider les parents à y répondre de manière adaptée. Il est rare que l’enfant identifie clairement ce qui est douloureux ou difficile à vivre dans sa vie.

Les symptômes sont un moyen pour l’enfant d’exprimer un mal-être, surtout lorsqu’il ne dispose pas encore du langage ou qu’il a pris l’habitude que ses émotions ne soient pas accueillies. Prenons quelques exemples : les insomnies, l’encoprésie ou des tempêtes émotionnelles fréquentes à un âge où cela ne devrait plus avoir lieu d’être, interpellent l’adulte qui prend parfois rendez-vous chez différents spécialistes pour traiter ces problèmes (hypnothérapeute pour le sommeil, gastro-entérologue pour l’encoprésie, coach parental pour les colères).

Mais le problème à résoudre se trouve rarement là où il se manifeste. Pour être plus claire :

Un enfant peut par exemple ne pas montrer de chagrin lors de la séparation de ses parents mais se met à faire des cauchemars la nuit ; un autre semble ne pas se plaindre d’une éducation très rigide voire maltraitante mais souffrir d’encoprésie ; un enfant peut s’ennuyer terriblement à l’école sans que personne ne s’en aperçoive et prendre sur lui toute la journée puis une fois chez lui partir dans des colères terribles.

Les enfants qui, au contraire, se sentent autorisés à exprimer leur mal-être auprès de leur famille, confiants sur le fait que leurs parents feront tout pour s’ajuster au mieux à leurs besoins, manifesteront en retour moins de troubles somatiques. C’est d’ailleurs le but de la psychothérapie que de mettre des mots sur des maux de manière à ce qu’adultes et enfants n’aient plus besoin de passer par le corps souffrant pour exprimer un mal-être.

Soyons donc tous très vigilants vis-à-vis de ces enfants qui sont « sages », qui « obéissent », qui « s’adaptent » : ils manifestent leur mal-être bien autrement mais les parents n’ont pas les clés pour faire le lien entre un symptôme et une situation anxiogène.

Mais il y a pire que la somatisation, il y a la résignation : pour ceux qui connaissent l’expérience de Seligman, nous savons que ne plus se débattre devant une situation qui semble inextricable n’est pas le signe de l’acceptation mais de « l’impuissance apprise » qui mène à petit feu à la dépression.

Porter un masque, ne plus voir les visages est loin d’être anodin, il ne s’agit pas juste « d’un bout de tissu » sur le visage des enfants. Pendant qu’ils essaient de se plonger dans les apprentissages, ce bout de tissu leur rappelle sans cesse que la maladie est présente tout autour d’eux. Alors qu’en réalité les enfants ne sont que rarement malades du Covid (données de la Société Française de Pédiatrie) et très peu contagieux.

Jusque-là, avant le port du masque, l’école était pour les enfants un lieu symbole de protection (concernant le Covid du moins) où l’enfant pouvait s’épanouir en oubliant la maladie puisque, rappelons-le encore et encore, le Covid n’est pas une maladie pédiatrique (un « cas positif » n’est pas un malade).

L‘enfant est entravé par « ce bout de tissu » dans toutes ses activités du quotidien, qu’elles soient intellectuelles, sociales ou motrices. Et un visage, c’est important, non ? (Pour celles et ceux qui sont en souffrance, vous trouverez du soutien au sein du collectif Enfance&libertés.

 

Sonia Delahaigue

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